Élu meilleur arbitre français du TOP 14 à cinq reprises, Romain Poite est l’un des meilleurs arbitres de rugby de sa génération. Mondialement connu, il s’est hissé au plus haut niveau et est aujourd’hui une figure incontournable du Rugby avec notamment trois Coupe du Monde et 2 finales de Top 14 à son actif. Romain Poite nous a accordé du temps pour répondre à nos questions, un entretien où l’arbitre professionnel de 44 ans est revenu sur ses débuts dans l’arbitrage, les moments forts de sa carrière et sa vision de l’arbitre de rugby où passion et plaisir sont les maîtres mots.

Bonjour Romain,
Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour débuter cette interview, nous vous proposons de vous présenter. Qui est Romain Poite ?

Je suis un Tarnais d’origine. J’ai débuté le rugby comme joueur, j’ai pratiqué durant 12 saisons dans les catégories juniors et seniors. Passé par l’école de rugby du Castres Olympique avant d’évoluer à Graulhet et Cagnac au début des années 90, j’ai connu trois clubs. Pendant que je jouais, en parallèle mon père était impliqué dans la vie du rugby local au sein du Comité Midi-Pyrénées et c’est dans ce cadre que mon père a été averti d’un besoin d’arbitres et qu’on recherchait de nouveaux officiels.

Suite à cela, il m’a demandé de m’engager comme arbitre, il m’a notamment expliqué les bénéfices pour moi de devenir arbitre car cela pouvait compléter ma formation de joueur et surtout me permettre de mieux comprendre le rôle et la difficulté du rôle du « type » au milieu du terrain tous les samedis ou dimanche qui dirige des matches. Qu’on se le dise, c’était aussi un moyen pour que je ferme ma grande gueule ! Mais cela m’a plu et en 1994 j’ai débuté l’aventure de l’arbitrage. Durant 2 saisons j’ai été arbitre et joueur : le samedi j’arbitrais et le dimanche je jouais. C’était un programme 100% rugby ! 

En 1997, j’ai dû partir à l’École de Police pour entamer ma formation et ainsi débuter ma vie professionnelle. Rapidement, on m’a conseillé de mettre de côté ma carrière de joueur afin d’assurer ma formation et éviter les blessures pouvant mettre à mal mon avenir comme Policier. Ainsi, je me suis dirigé naturellement vers l’arbitrage. 

Pendant 10 ans, j’ai été Policier à Lyon puis à Toulouse. En parallèle, je suivais ma formation et mon ascension dans l’arbitrage, j’ai passé les différents examens : arbitre stagiaire, régional et fédéral. Puis, avec les différentes supervisions et mes prestations, j’ai pu intégrer le TOP 16, la première division à l’époque, en 2004. Rapidement, 3 ans plus tard, j’ai pu prétendre à un contrat d’arbitre professionnel au sein de la Fédération Française de Rugby. Aujourd’hui, je suis donc Arbitre Consultant pour la FFR.

En 2005, c’étai une nouvelle étape s’est offerte à moi, celle de l’international. En effet, j’ai été désigné sur la Coupe du Monde des moins de 19 ans en Afrique du Sud. J’ai donc intégré le premier panel international. Mes performances sur les terrains m’ont permis de monter de division et d’avoir des matches plus conséquents et puis d’intégrer le dernier panel international des 20 arbitres mondiaux, en 2009. 

Un parcours et une carrière très complète et incroyable ! Cependant, l’arbitrage pour vous a été un engagement sans réelle vocation à la base ?

Disons que ce n’était pas vraiment une vocation, même si mon métier de Policier peut laisser entrevoir une certaine analogie. Quand on est Policier, être arbitre c’est presque une déformation professionnelle 🙂

Mais c’est simplement quand j’ai débuté dans l’arbitrage, j’étais joueur et mon père me suivait. À l’époque, j’avais 19 ans, et à cet âge on ne réfléchit pas comme à 40 ans. Mon cheminement a été celui d’un jeune adulte passionné, ça m’a plu, j’ai continué et ce choix a été payant car j’ai pu faire un choix 2 ans plus tard en École de Police et j’ai pu rester dans l’univers du sport que j’aime.

Quand on arrive à l’arbitrage on ne se dit pas qu’on va diriger un match international des 6 Nations un jour.
L’appétit vient en mangeant et après, en fonction de tous les paramètres, on y arrive ou pas. 

ROMAIN POITE
La passion pour le rugby a été votre moteur. Toutefois, dites-nous, quelle a été la clef de votre réussite ?

Franchement, continuer à prendre du plaisir, être travailleur et s’investir dans son rôle d’arbitre. Je savais qu’il y avait des opportunités qui pouvaient naître. Je me suis donné les moyens. J’ai travaillé et j’ai toujours gardé à l’esprit qu’il fallait prendre du plaisir avant tout.

Le plaisir est essentiel pour un arbitre. Si tu ne prends pas de plaisir dans ce que tu fais, cela ne sert à rien.

ROMAIN POITE

Si j’ai des conseils à donner aujourd’hui, le premier est essentiel : continuer à prendre du plaisir. Je me répète, mais cela est le plus important.

En second, être arbitre c’est être un sportif de haut-niveau, un athlète, et cela nécessite une préparation physique et mentale pour être le plus performant lors des matches. Il faut travailler son jugement et la préparation vidéo est un bon moyen quand on a l’opportunité. En soit, être arbitre, ça implique du travail.

En réalité, si on garde à l’esprit que le plus important est de prendre du plaisir et d’être un acteur du jeu avec beaucoup de mesure. Nous ne sommes pas sur un terrain pour passer à la télévision, nous sommes là pour accompagner des acteurs de notre sport et vivre une passion. Si on a le plaisir + la passion, alors on a fait une bonne partie du chemin. Cette alliance est l’une des clefs de réussite.

Le plaisir avant tout, c’est votre motto !
Maintenant, faisons un focus sur la formation. Dites-nous, la formation des arbitres de rugby est-elle proche du jeu et des acteurs du jeu ?

La formation, au Rugby, est continue. En effet, à n’importe quel niveau, dans tous les secteurs, on se réunit une fois par mois : chaque premier vendredi du mois. Ces rendez-vous continue nous permettent de retravailler les règles, de corriger certains points et de procéder à un travail terrain où l’on intègre des formes de jeu et de la lecture de jeu. Il est essentiel, pour que l’arbitre performe, d’associer la connaissance du jeu à la connaissance de la règle.

Cependant, on a des contre-exemples : Didier Mené, qui a été l’ancien patron des arbitres de Rugby, n’a jamais joué et s’est mis à l’arbitrage en Universitaire. Cela ne l’a empêché d’avoir une très belle carrière internationale. Donc, la connaissance du jeu, ce n’est pas une condition indispensable, mais ça aide à mieux accompagner les acteurs sur le terrain. Il est évident que la connaissance du jeu se travaille, notamment en visionnant des matches, et puis il faut s’inspirer des choses que l’on estime bien faite pour se construire et construire son arbitrage.

Il n’y a pas de vérité dans cet équilibre car la forme de jeu est spontanée et on ne peut pas la maîtriser. Oui, ce sont les équipes et les joueurs qui la maîtrise, cependant dès lors qu’on arrive à avoir une vision on peut anticiper et adapter ses placements et se préparer aux fautes et violations possibles. La formation continue permet de maîtriser la discipline mais on arbitre ce qu’on a devant nous et le contact au jeu est indispensable pour rester vif dans sa manière d’appréhender le jeu et de perfectionner ses décisions. D’autant plus que l’appréciation de l’arbitre, au rugby, est prédominant et très personnelle. Le feeling que l’on a avec le sport impacte nos prises de décisions mais on recherche avant tout la cohérence ! On est tous différents et un arbitre n’arbitrera pas de la même manière que ses autres collègues. Ainsi, sur nos réunions mensuelles nous travaillons sur des conduites de match pour harmoniser au mieux les décisions de tous les arbitres. Nous sommes là avant tout pour servir le sens commun : l’objectif est que nos décisions soient comprises par tout le monde. 

En soit, il faut le faire avec son feeling et son expérience personnelle du terrain, mais la connaissance du jeu est primordiale même si tous les grands joueurs ne font pas de grands arbitres comme pour les entraîneurs.

D’ailleurs, pour les arbitres de Rugby, quels sont les points les plus délicat à juger ?

Le premier et le plus important : garantir la sécurité des joueurs. Le jeu déloyal et la mise en danger de l’intégrité physique des joueurs sont des point très importants. Nous devons assurer la sécurité des acteurs du jeu. C’est un point que les arbitres doivent maîtriser avant tout.

Ensuite, le secteur du jeu au sol est un de ceux où on est le plus confrontés. En effet, nous comptons de 80 à 220 situations au sol par match. Évidemment, plus on multiplie les situations, plus on multiplie le taux d’erreur. Ce secteur est le plus complexe car source d’erreur et il faut savoir correctement le juger pour cadrer les rencontres.

Enfin, la mêlée ordonnée est un secteur source de litiges car on se rend compte qu’il n’y a pas vraiment de vérité. En effet, quand on prend une décision et que l’on l’analyse à la vidéo, on se dit qu’on aurait pu la donner pour l’autre équipe. C’est très délicat. Mais on décide sur un flash, sur ce qu’on a vu à un moment donné. La mêle est un lieu où on essaie de battre l’autre peu importe de quelle manière. Il faut donc veiller aux tricheries des piliers. D’ailleurs, eux parlent d’expérience et nous on parle de tricherie 😉

Un bon arbitre, c’est tout simplement celui ou celle dont on ne va pas parler à la fin du match. Celui ou celle qui aura aucun impact sur le score, sur la conduite du jeu du fait de ces décisions. Nous ne sommes pas là pour faire la police mais accompagner les acteurs du jeu durant leur rencontre.

ROMAIN POITE
Si un.e joueur.se vient vous voir pour devenir arbitre, quels arguments lui donneriez-vous ?

Prendre du plaisir dans ce qu’il/elle va faire. De découvrir la fonction, ne rien lâcher et progresser. Ensuite, adviendra ce qui adviendra, mais si le plaisir est présent et s’il/elle reste impliqué.e dans sa passion, il/elle a parcouru une grande partie du chemin !

Aussi, je dirais que l’arbitrage forge le caractère et la personne parce qu’on se retrouve dans des situations que l’on retrouve également dans la vie courant :

  • La prise de décision
  • La gestion de la pression
  • La gestion du stress
  • La gestion des personnes

Pour l’anecdote, au début quand j’étais Policier, et que j’étais sur le terrain, mon supérieur régional m’a dit : « il ne faudrait pas que ta profession prenne trop le pas sur ta fonction d’arbitre ». Il m’avait dit cela car je devenais trop rigide, dans ma manière d’être, d’arbitrer et de communiquer avec les joueurs. Du coup, j’ai adapté ma personnalité mais tout en veillant à rester soi-même. Il faut savoir garder sa personnalité propre tout rentrant dans le moule.

Pour finir notre entretien, revenons sur votre carrière et notamment vos meilleurs moments et vos prochains objectifs.

Je retiens deux moments charnières dans ma carrière car ils ont eu un impact sur mon avenir comme arbitre professionnel. J’estime que dans ma génération, des arbitres à potentiel comme moi, il y en avait plusieurs mais j’ai pu saisir des opportunités. D’ailleurs, la première a été une rencontre de l’équipe réserve en fédéral 1 où je n’étais pas désigné. Le collègue qui devait officier n’a pas pu s’y rendre, j’ai donc été appelé sur ce match pour le diriger. Ce jour là, dans les tribunes, il y a avait le grand patron des arbitres René Hourquet, et j’ai eu la chance qu’il ait pu voir mon match. Ma prestation ayant été plutôt acceptable, ça m’a permis de me faire un nom et de creuser le sillon de mon ascension. Un moment qui a marqué ma carrière car si je n’avais pas remplacé cet arbitre, je n’aurais pas eu la même carrière, ou sinon mon ascension aurait été plus longue. 

Ensuite, il y a eu un autre moment qui a fait basculer ma carrière, la même saison, même situation, sur une demie-finale de série régionale d’un championnat national, il y avait une personne de la commission centrale des arbitres qui était là comme juge de paix, et il a apprécié ma prestation. Ce qui a confirmé l’impression de mes pairs et qui m’a permis d’évoluer plus rapidement. Cependant, à l’époque il y avait plusieurs Romain Poite, plusieurs arbitres pouvant prétendre au niveau supérieur.

Il est important de saisir les opportunités et surtout d’être performant sur chacune de ses rencontres car des personnes peuvent vous voir et vous faire évoluer rapidement.

Romain Poite arbitrant sa troisième Coupe du Monde (©Icon Sport)
Romain Poite arbitrant sa troisième Coupe du Monde (©Icon Sport)
Romain, concernant vos objectifs pour l’avenir, comment envisagez-vous votre futur ?

Tout d’abord, continuer à prendre du plaisir dans ce que je fais ! Ensuite, ça sent plus la fin que le début pour moi, je pense donc à préparer ma reconversion. J’ai repris mes études car je souhaite mettre à profit ce que j’ai vécu avec ce métier d’arbitre, j’ai envie de faire autre chose et je me prépare à cela.

À court terme, j’aimerai participer à la tournées des Lions car il me reste une dernière étape à faire qui est celle de l’Afrique du Sud. J’ai eu le plaisir d’être sélectionné sur celle de l’Australie et de Nouvelle-Zélande. J’espère pouvoir être sélectionné pour celle d’Afrique du Sud. Aussi, je me projette sur ma fin de carrière et sur une dernière sélection en Coupe du Monde d’autant plus qu’elle sera organisée en France en 2023. J’aimerai refaire une finale de coupe d’Europe, j’avais pris beaucoup plaisir sur celle que j’avais officier, revivre cela me ferait très plaisir.

Enfin, finir ma carrière dans les meilleures conditions avec les personnes que j’accompagne tous les week-ends est essentiel pour, comme préparer l’avenir avec ma famille.

Le mot de la fin ?

Un arbitre reste un compétiteur comme un joueur, mais il vit sa passion de manière différente et il faut le respecter en tant que passionné et pas le voir comme quelqu’un qui veut limiter nos libertés. Il est là pour accompagner les acteurs du jeu et prendre plaisir dans sa passion.

ROMAIN POITE

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